De septembre à décembre 2023, l’historien de l’art Sébastien Pluot a mené une résidence de recherche au laboratoire APC pour explorer les expériences de pensée et la sensorialité dans la pratique scientifique. Entre entretiens avec des chercheurs, conférence publique et projets collaboratifs, cette résidence trace de nouvelles voies de dialogue entre art, science et perception du monde.
Mel Bochner, Measurement Series: By Formula (CIRCLE), 1970 (MoMA).
Sébastien Pluot, historien de l’art et chercheur, a été commissaire de nombreuses expositions et colloques, notamment sur les œuvres de Mel Bochner.
© Mel Bochner / MoMA
Comment les chercheurs en astrophysique imaginent-ils des phénomènes invisibles ? Quel rôle joue la sensorialité dans la formulation d’hypothèses théoriques ? Ces questions ont guidé la résidence de Sébastien Pluot au sein du laboratoire APC pendant trois mois.
Quand l’art éclaire les modes de pensée scientifiques
Historien de l’art et commissaire d’exposition, Sébastien Pluot travaille depuis longtemps sur les relations entre langage, perception et connaissance. Ses recherches portent notamment sur l’œuvre de l’artiste américain Mel Bochner, qui explorait dans les années 1960-1970 les inadéquations entre objets matériels et mesure théorique, entre signifiant et signifié. Une pratique artistique qui résonne étrangement avec les défis de la physique fondamentale.
Car comme l’affirmait Alexandre Koyré : « Entre la donnée empirique et l’objet théorique, il reste et il restera toujours une distance impossible à franchir. C’est là que l’imagination entre en scène. » Or cette imagination, comme le soulignait Einstein, est profondément ancrée dans les capacités sensorielles du corps. Le physicien lui-même décrivait sa pensée comme « de types visuel et parfois musculaire », les mots n’intervenant que dans un second temps.
Une méthode immersive grâce au avec les chercheurs
Pendant sa résidence, Sébastien Pluot a mené une série d’entretiens avec des chercheurs impliqués dans différentes pratiques (théoriciens, phénoménologues, expérimentateurs) et domaines (cosmologie, astrophysique, physique quantique fondamentale). L’objectif : identifier des « zones de contact lexicales », des imaginaires communs, des approches méthodologiques partagées entre la physique de l’Univers et l’histoire de l’art, la philosophie, la linguistique.
Ces échanges ont permis d’identifier comment les recherches scientifiques reposent sur différents types de langages (mathématique, diagrammatique, ordinaire) pour accéder à une compréhension des phénomènes. Ils ont aussi révélé que, comme pour Marcel Duchamp face aux théories de Henri Poincaré sur la 4ème dimension, les scientifiques mobilisent l’intuition, la métaphore, parfois même l’anecdote du a pour penser l’impensable.
Trois objectifs guidaient cette recherche :
- Identifier les modes de pensée singuliers des chercheurs et leur usage des langages.
- Imaginer des dispositifs sensoriels (visuels, acoustiques, tactiles) stimulant les expériences de pensée.
- Réfléchir aux moyens de transmission des connaissances scientifiques à travers des expériences sensorielles renouvelées.
Une conférence : quatre portes d’entrée entre art et science
Cette phase d’immersion a débouché sur une conférence publique structurée autour de quatre problématiques à l’intersection des disciplines :
- Les phénomènes de traduction : comment les phénomènes étudiés « viennent à nous » ? Traductions de données en formes visuelles, auditives, tactiles ; traductions des échelles de temps et de dimensions ; passages entre analogique et numérique.
- L’infra-mince de Duchamp : la notion d’« infra-mince » inventée par Marcel Duchamp en réaction aux théories de la 4ème dimension pourrait-elle éclairer certaines questions de la physique ? Cette notion implique de modifier la perception d’un objet ou d’un phénomène par des opérations de langage.
- Voir ce que l’on ne connaît pas : à travers des œuvres de Mario Garcia Torres et Robert Barry, et en écho au chat de Schrödinger : comment notre perception affecte-t-elle l’existence même de ce que nous observons ?
- Le bruit comme signal : si l’approche scientifique consiste à identifier un signal au moyen de « templates » obtenus par la théorie, est-il possible d’envisager les bruits autrement ? En s’appuyant sur Jacques Derrida et Mel Bochner, peut-on considérer les « bruits » comme des éléments constitutifs de tout signal, plutôt que comme de simples parasites à filtrer ?
Sébastien Pluot
Historien de l’art, chercheur et commissaire d’exposition, Sébastien Pluot est co-directeur de Art by Translation (ESAD TALM, ENSAPC). Il a été commissaire de nombreuses expositions et colloques, notamment sur les œuvres d’Alison Knowles, Mel Bochner, Christopher D’Arcangelo, et pour des expositions collectives présentées à Artists Space, CAPC, CNEAI, Documenta 14, Jeu de Paume, MAK Center, LACMA, Centre Pompidou…
Il a enseigné à Barnard College, CalArts, CUNY, San Francisco Art Institute, Université Sorbonne, et présenté des conférences à l’Université de Columbia, Princeton, NYU, RedCat, INHA, HEAD… Il est actuellement chercheur (doctorant) au Centre André Chastel et commissaire pour le programme HISK de Bruxelles. Lauréat de la Villa Médicis (2008) et de la Villa Kujoyama à Kyoto (2023), il est également consultant pour des questions d’écologie.
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